Mohammed El Faiz

Mohammed El Faiz - Interview 2002 - 10

Historien du paysage et de l’agronomie, premier dans le genre au Maroc et dans le monde, seigneur de la valorisation des patrimoines marocains en périls, économiste et Enseignant-Chercheur, mon ami le Professeur Mohammed El Faiz le maître des « Maîtres de l’Eau » n’est plus. Il a combattu dignement et discrètement maladie pendant de longs mois. Il était humble et courtois comme seuls les Grands Hommes des lettres et du savoir savent l’être ! Je le pleure ce soir et je prie pour son âme !

J’ai eu la chance de rencontrer « La recherche scientifique dans le patrimoine a perdu l’un des producteurs de la connaissance dans ses volets théorique et pratique, puisque le défunt a mené, depuis longtemps, des travaux de recherche sur le patrimoine lié à l’hydraulique, aux khattaras (NDLR: système ancestral de drainage des eaux), à l’agronomie et les jardins au Maroc et dans la civilisation arabo-musulmane, outre son intérêt pour patrimoine immatériel et le patrimoine menacé ains que les questions internationales actuelles », précise la même source.

 Le ministère de tutelle a fait savoir qu’elle a travaillé conjointement avec ce chercheur de renom pour la publication de son ouvrage sur les jardins du Maroc, actuellement en cours d’impression, soulignant que « les travaux et recherches du défunt, jugés exceptionnels, ont été couronnés de succès au delà du milieu universitaire et des frontières nationales ».

Feu Mohamed El Faiz avait reçu le prix des 5èmes Rencontres Internationales Monaco et la Méditerranée (RIMM) pour son action en faveur de la sauvegarde des jardins et des systèmes de gestion traditionnels de l’eau ainsi que pour son œuvre littéraire et son rôle en tant que chercheur.

Lauréat du Prix international des Civilisations de l’eau, il est également l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages dont « Les Maîtres de l’eau: histoire de l’hydraulique arabe » et « Jardins de Marrakech ».

Entretien avec le Professeur Mohamed EL FAIZ

Spécialiste des Jardins de Marrakech

Historien des jardins

En préambule à cette interview, quelle serait votre définition du mot «  Paysagisme ».

Je pense que pour la genèse du paysagisme, il faut se référer à la culture occidentale et particulièrement, je crois, aux peintres de la Renaissance qui ont été les premiers à les reproduire. Ce peut être là un début de définition. Mais qu’est-ce que le paysagisme dans une culture arabo-islamique comme la nôtre, qui a subi des influences, des métissages ? Sans réellement le définir, nous pouvons trouver ses empreintes dans des domaines divers comme l’astronomie ou la perspective. C’est tout un travail qui reste à mener pour aboutir à une définition cohérente et scientifique du terme « paysagisme »

Pour essayer de se rapprocher un peu plus de cette définition, peut-on le cas échéant en identifier les acteurs majeurs. Qui sont-ils, que font-ils ? Par quelles phases historiques, par quelles étapes dans notre culture, la notion de paysagisme est-elle passée ?

Le souci du paysage, comme à Marrakech par exemple, est quelque chose de très présent. Vu d’en haut d’un monument comme la Menara, nous remarquons un passage d’une approche intimiste à une vue plus vaste. La remarque vaut également pour les espaces publics et les ryads à partir desquels on peut remarquer, en élevation, des ouvertures. Ceci, contrairement à l’interprétation faite par les historiens étrangers de l’époque coloniale qui pensaient à tort que tout était fermé dans nos espaces de vie. Ils parlaient même de «  réclusion musulmane » pour signifier que tout était conçu de manière à cacher les femmes. Pour en revenir à la période contemporaine, nous remarquons que le concept de paysagisme est totalement absent du travail des urbanistes marocains. Il nous faut donc reconquérir cette notion.

Peut-on utiliser, avec précaution, le terme d’identité régionale des paysages à travers le MAROC ?

Il y a autant de régions que de paysages. Tout dépend de la topographie et du relief du lieu.

Prenez les paysages montagneux, il y a des jardins en terrasse qui constituent leur particularisme, mais il y a un trait commun à l’ensemble des montagnes habitées, c’est le souci du paysage, et l’intégration qu’on adopte. Autres lieux, autres exemples. Fès est conditionnée par l’oued qui la traverse. Marrakech, elle, est située sur une plaine qui elle-même est séparée en deux. D’un côté, les montagnes enneigées et florissantes du Moyen Atlas et de l’autre, ce que l’on appelle les JBILATES, zones complètement arides. Ce contraste est saisissant. C’est une identité de cette région.

La ville de Marrakech, que vous semblez tant chérir, semble menacée aujourd’hui par les assauts de l’urbanisation anarchique et dévastatrice. Quel est votre constat ?

Il ne peut être que pessimiste, très pessimiste. Quand j’ai publié « Marrakech, un patrimoine en péril », je m’étais basé sur mes enquêtes et mon travail de chercheur. Ce travail était également un cri du cœur pour la sauvegarde du patrimoine urbain de la ville et la région magnifique du Haouz, sans laquelle Marrakech n’existerait peut-être pas. Pour parvenir à ce constat, j’en ai suivi l’évolution non seulement sur ces dernières années mais en remontant à 8 siècles, car la dimension historique nous permet d’avoir une vision globale et de répertorier ce qui disparaît et ce qui reste. Au départ, Marrakech était une cité-jardin qui a intéressé les plus grands paysagistes européens, notamment français, qui ont en fait un culte d’admiration pratiquement. Au lendemain de l’indépendance du pays, l’urbanisation a commencé à grignoter des espaces jusque-là épargnés. C’est le cas notamment de la palmeraie. Il y a une dizaine d’années, 6 mille hectares de ce patrimoine ont commencé à être urbanisés. Aujourd’hui, la situation est telle, que l’on ne demande que la préservation d’une centaine d’hectares pour sauver ce patrimoine mondial de l’humanité. Un choix s’impose aujourd’hui : soit nous continuons à urbaniser de manière irréfléchie, soit nous arrêtons cette dérive urbanistique pour faire l’état des lieux et voir comment notre environnement va évoluer. De toute évidence, des mesures draconiennes s’imposent. Pour ma part, j’ai perdu tout espoir quand je vois que cette urbanisation effrénée a touché des zones à haute valeur patrimoniale et écologique, comme celle du Haouz précisément. N’est-il pas déjà trop tard pour agir ?

Pour le peu qui reste à sauver, qui doit-on interpeller ? Quels acteurs ?

Il y a tout d’abord les acteurs politiques locaux avec en tête, la municipalité, les élus… c’est toute l’élite politique du pays qui, également, doit intervenir pour la sauvegarde de ce patrimoine. C’est un investissement d’avenir. Les touristes qui viennent, ne voient pas que des monuments bâtis. Regardons ce qui se passe autour de nous, en Espagne très proche, au Portugal, en France, ou encore en Italie

Le patrimoine rapporte, il doit avoir des ressources grâce aux mécénats. Il faut le faire évoluer, sans le fossiliser, en le protégeant.

Peut-on parler d’économie du paysage ?

Je préférerai parler d’économie du patrimoine, constituée des musées, des monuments, des arts culinaires… Cette économie est liée au tourisme culturel qui est appelé à connaître un bel avenir et qui reste lucratif. Cette économie du patrimoine connaît un développement fulgurant et le paysage en constitue un élément fondamental. Le tourisme des jardins, avec son potentiel, en fait partie et il faut l’encourager comme cela se fait ailleurs. En Espagne, les jardins de l’ALHAMBRA sont visités par 4 à 5 millions de touristes annuellement. Ceux de VERSAILLES par 8 millions en moyenne. C’est dire l’importance de ce patrimoine pour le paysage et le développement durable. Les jardins peuvent également créer des richesses et de l’emploi.

Pensez-vous comme certains, qu’il faut faire appel au privé, par le biais de concessions déléguées pour la gestion du patrimoine ?

Il y a des réactions épidermiques au recours au privé. Il faut tout simplement être attentif à cette privatisation du patrimoine. A Marrakech, ville pionnière, cette location s’est faite sur la base de cahiers de charges. Mais il faut y inclure des clauses strictes en matière de préservation du patrimoine. C’est une affaire de spécialistes certes, mais on doit rester vigilants. Un pays qui prend conscience de la valeur de son patrimoine, doit y mettre les moyens. En général, il appartient aux institutionnels de veiller sur le sort de celui-ci. Regardons encore une fois ce qui se fait en France, en Espagne, ou en Italie. Même les actions de mécénat doivent être scrupuleusement contrôlées.

Comment voyez-vous la question des compétences ?

Il faudrait tout d’abord combler une lacune, en établissant un schéma-directeur du patrimoine.

Bien que les personnes en charge de ce patrimoine soient d’une grande valeur, elles sont marginalisées. Il faut valoriser leur travail et définir leurs missions.

Jusqu’au 19ème siècle, il y avait des rubriques affectées aux dépenses d’entretien des espaces publics Auparavant et au Maroc toujours, on retrouvait le poste d’inspecteur des monuments qui jouait un rôle important. Cela n’existe plus de nos jours, il faudrait reprendre le mot d’ordre de Victor Hugo, qui traitait de la question et qui disait  « Halte aux démolisseurs »

Que pensez-vous de l’idée de créer un magazine du paysage virtuel comme celui dont vous êtes le premier invité aujourd’hui ?

Je ne peux que m’en féliciter. Je pense que cette initiative d’un cybermag dans un pays qui intègre le monde de l’internent, est une chance pour le patrimoine paysager, le plus fragile, de disposer d’un tel outil pour sa préservation. Il faut attirer l’attention des marocains, les sensibiliser à l’importance de cette richesse et aux jardins historiques. Il faut surtout se projeter dans l’avenir et communiquer autour de la pérennisation de cette richesse qui peut se révéler, à mon avis, plus importante que le pétrole ou d’autres ressources naturelles.

BIO-EXPRESS

Professeur Mohamed EL FAIZ

Universitaire, professeur d’histoire économique à l’UNIVERSITE CADI AYAD de Marrakech, le Pr. EL FAIZ est natif de cette ville dont il défend depuis de longues années le patrimoine dans ses nombreux écrits et les forums nationaux et internationaux. Ardent militant de cette cause, à ses yeux essentielle, il constitue à lui seul un véritable observatoire du passé, du présent et du devenir de cette ville mondialement connue. Expert auprès d’organismes internationaux comme l’UNESCO, consultant polyvalent dans plusieurs domaines de recherche, il s’est fait le chantre d’une vision pessimiste de l’urbanisation effrénée de Marrakech qui met ses vestiges et son patrimoine en péril.

Parallèlement à ce travail méritoire qui lui vaut une consécration et une reconnaissance unanime, le Pr. EL FAIZ mène depuis plus de vingt ans, des recherches sur l’histoire de l’agronomie dans le monde arabe, puisant son information essentiellement dans le fonds des anciens manuscrits agricoles. A ce titre, il a également publié plusieurs ouvrages relatifs à l’histoire des sciences et techniques dans la Mésopotamie préislamique et dans l’Espagne musulmane. Une autre série d’ouvrages en plusieurs volumes sera éditée prochainement sur le thème de « l’hydraulique dans le monde arabe ». Ce travail est le fruit d’une longue recherche qui a permis à l’auteur d’analyser les différentes expériences menées à travers l’histoire dans les pays arabes. Il s’attachera à y démontrer que cet héritage n’est pas empirique mais qu’il relève bien d’une démarche raisonnée, contrairement à l’avis de spécialistes occidentaux dont il ne partage pas l’analyse sur ce point précis.

Ouvrages les plus récents :

  • Agronomes de la Mésopotamie Antique ( Ed. Brill, 1995).

  • Jardins historiques de Marrakech : mémoire écologique d’une ville impériale ( Ed. EDDIF 1996).

  • Marrakech, un patrimoine en péril.

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